Moi dans un cimetière, toi dans une tombe

Réponse d’Hermann au Sujet 2 de la session du 27 octobre

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Qu’est-ce que c’est que cette bande ? Je reconnais bien l’autre, là, que j’avais éclaté contre une poubelle. Qu’est-ce qu’il fout là, d’ailleurs ? Je croyais qu’ils se voyaient plus. Là, les parents, bien sûr. Elle, c’est sa sœur, je crois. Des oncles, tantes, cousins ? Et lui, là, qui ressemble à Bob Marley ? Même pas l’air triste. On est au cimetière, mon gars ! Hum… je lui taxerais bien un truc après la veillée. Ce sera toujours mieux que de m’enfiler la bouteille de sky que Nadir m’a laissé l’autre soir. Lui, il est bien rougeot, d’ailleurs. Il a dû se mettre bien, pour encaisser le choc, comme le rasta mais à sa manière. Putain, la montre ! D’où est-ce qu’il sort ? C’est lui, son ancien patron ? Non… pas celui qu’elle s’est envoyée. Quand même… tu m’avais dit que t’avais fait une boulette, mais là… merde. Y’a quoi, trente ans de différence ? Je comprends pour l’autre Hipster à la con, mais lui… Putain, t’as jamais eu de nez pour les gars. Regarde-moi, même pas quarante ans et usé comme une vieille godasse, fauché comme les blés et pas de bobonne à la maison. T’as peut-être bien fait de te barrer avant la déliquescence complète. Ouais. Je recommence. Pourquoi je te parle, d’abord ? T’es raide. Je ferais mieux de regarder le ciel, non ? C’est pas comme ça qu’on fait ? C’est haut. Zéro nuage, pour une fois. Elle non plus, je la reconnais pas. On dirait mon ancienne prof de théâtre. Ça bouge derrière les billes. Elle navigue dans la tempête. Elle fait comme moi, elle attend à l’écart que les autres aient fini pour s’approcher de la tombe. Pourquoi j’arrive pas à soutenir leur regard. Je t’ai rien fait ! Enfin, on se comprend. Pas comme tes vieux qui font les éplorés alors qu’ils en avaient rien à carrer de ton vivant. Ouais, bon, je suis sec. Mais je vais pas me refaire. Il a du mal, le gamin. Ça coule à flots et ça se mort les lèvres. Superbe bouquet.

C’est loin, le temps du lycée. On s’imaginait pas comme ça. Je veux dire : vieux, avec des poils pleins les oreilles. Tu te souviens, les discussions débiles, les vannes, les soirées à la chaîne, les bitures à répétition ? Évidemment que tu t’en souviens. Quand on nous disait qu’on faisait n’importe quoi, on répondait qu’on savait, qu’on s’en tapait. C’est sûr qu’on en avait rien à battre. Comment est-ce qu’ils voulaient qu’on se projette jusqu’à maintenant, moi dans un cimetière, toi dans une tombe ? Mais on savait pas. On savait rien. Foutue cirrhose. J’ai même pas réagi quand je l’ai su. À peine une légère inquiétude. Pourquoi elle prend des cachets ? Tiens, je vais aller voir sur Wikipédia. C’est pas grave, ça se soigne bien. Et merde. J’ai jamais rien appris. Même quand Seb s’est planté en bagnole, j’ai continué à faire comme si. Comme si quoi ? Comme si on allait au paradis, à fumer sur des joints qui s’éteignent jamais dans des partouzes éternelles ? Pas foutus de voir tout ce qu’on avait, comprendre à quel point c’est cher. Parce que l’avenir nous emmerdait. Moi, je crèverai d’une overdose à vingt-sept ans ! Sauf qu’on a jamais été des génies, ni des rock stars. Juste des cons. Moi surtout.

Je suis désolé. De pas réussir à pleurer, ici, devant ta caisse en sapin. De me retenir de toutes mes putains de forces. De t’avoir laissé m’échapper.

Pourquoi on a pas réussi à se supporter ? Pourquoi on s’est déchiré comme ça ? La vie normale, ça a jamais été notre fort, hein !

Je te promets pas de venir tous les dimanches. On finirait par s’engueuler, comme d’habitude. Je vais y aller. Il paraît qu’ils ont préparé un truc chez tes vieux. Comme ça je verrais où t’as grandi. Comment tu disais ? La prison parentale. Je vais voir ça. Bon, allez…

Sans déconner, trois ans avec l’autre connard ? J’hallucine. Tu m’as bien baratiné. Et je le reverrai pas. T’énerve pas, c’est fini, pour de bon. Mon cul ! C’était pas à la salsa que t’allais, enfin pas celle-là, c’était chez lui ! Et l’autre, là, que je prenais pour ma prof de théâtre. Tuteure légale de huit à quatorze ans. De huit à quatorze ans ! Une autre mère, quoi ! Pas un mot, bordel ! Rien, que dalle ! Mais qu’est-ce que t’avais dans la tête ? J’allais pas la bouffer. Les petits fours sont dégueulasses. Et pas une goutte d’alcool. Fait chier. J’ai besoin d’une clope.

Il se fout de ma gueule ? C’est pas possible. Son fils ? Le fils de qui ? Mais à quelle heure ? Quand elle était à Vannes, peut-être. Non, mais non ! Impossible. Comment… si, c’est ça ! C’est forcément ça. Bordel… Ophélie. Pourquoi tu m’as rien dit ? C’est n’importe quoi ! Oui, je me sens bien, ça va ! Tout va bien, lâche-moi la grappe. C’est vrai qu’il y a un truc, dans le bas du visage et le front. Comment il s’appelait déjà, son mec de l’époque ? Grégory, Grégoire ? Le pléonasme sur pattes, là, rugbyman, un peu con. Il devrait être dans les parages, logiquement. Comment ça se fait que je l’ai pas vu ? Lui ? Nan. Lui ? Putain, ouais, sans la barbe. Mais, pourquoi… Oh et puis merde, je m’en tape. À quoi bon recoller les morceaux de tout ça ? Tu voulais pas que je connaisse ta vie ? Et ben casse-toi avec ! J’en ai ma claque… pardon. Je recommence, je sais. Merde, Ophélie. Comment tu voulais que je comprenne ? J’étais pas digne, c’est ça ? J’aurais tout foutu en l’air, comme d’habitude ? Ophélie, faut que tu m’expliques. Pourquoi tu m’as rien dit ?

C.H. XI 15

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