JH1 – Une énigme

WIJHLa photographie avait jauni et les bords accusaient cette fatigue du document souvent manipulé. Elle n’avait jamais été pliée. Le grain faisait penser à celui des films Kodak grand public des années 70. On discernait une fontaine dans le flou de l’arrière-plan, des arbres et un ciel de mi-journée, franc et beau, mais rien ne permettait de deviner où la scène avait été figée.

L’inconnue, jeune, brune aux yeux bleus et au teint clair, souriait à l’objectif, feignait la surprise, paraissait s’amuser d’une ambiguïté cachée. Ce portrait s’était laissé voler.

Assise à la table de la cuisine familiale, Joanna tripotait sa tasse de café, froide depuis longtemps, en proie à des réflexions obscures qui faisait osciller son regard. Paul, lui, était médusé. Il n’arrivait pas à y croire. Cet instant de bonheur ne cadrait en rien avec ce qu’il connaissait de son père, ce tyran domestique insensible et stupide, éternel prisonnier de ses frustrations qui passait ses nerfs sur sa femme et ses enfants. Comment avait-il pu connaître une joie de cet ordre ? Sur l’envers du cliché, deux lettres : J.H.

« Je l’ai trouvé dans le garage, dans un dossier rempli de vieilles factures, dit Joanna.

– C’est qui ? »

Elle leva une main chargée d’impuissance. L’accélération d’un scooter lointain griffa le silence.

Derrière les interrogations qui se bousculaient dans l’esprit de Paul, s’agitait un spectre nouveau, une couleur qu’il n’aurait jamais pu associer à son père sans cette image sidérante. Pour la première fois de sa vie d’adulte, il devait se l’imaginer heureux, insouciant. Autrement, cette femme, belle et apparemment habitée par l’intelligence, ne l’aurait jamais côtoyé. C’était impensable. Pas lui, pas ce parangon de médiocrité. Il avait dû être quelqu’un d’autre, autrefois.

« Maman est au courant ? demanda Paul.

– J’en sais rien.

– Maxime ?

– Je crois pas. Non, conclut-elle. »

Depuis la mort de son père, deux jours auparavant, Paul vivait une succession longtemps espérée et désormais tumultueuse. Son paysage mental passait du chagrin sans larme au soulagement complet et inversement, plusieurs fois par heure ; tantôt préoccupé par les tracas qu’impliquait un enterrement à l’italienne et la morosité de sa mère, puis envahi par ce sentiment profond, ivresse de l’oxygène, de la libération, qui ressemblait fort à une page qui se tourne. Ce jour, pourtant, au lieu d’une surface blanche, synonyme d’une histoire qui n’incombait qu’à lui seul, enfin, d’écrire, il trouvait un visage. Une énigme.

C.H.X15

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