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Réponse d’Hermann au Sujet 1 de la Session du 22 septembre

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Paul était aux commandes de sa fusée comme il l’avait toujours été, depuis son premier pyjama Dragon Ball Z jusqu’à ce mur d’écrans, vingt-cinq ans plus tard. Des points clignotaient, reliés par des lignes, des images neigeuses sautaient d’un écran à l’autre, six au total, trois colonnes de deux, dont celui du coin inférieur droit qui dépliait de multiples fenêtres dédiées à du code, vert sur fond noir, défilant à vitesse soutenue. Les cours des bourses majeures et les directs de chaînes d’informations occupaient les écrans supérieurs.

– Asseyez-vous, asseyez-vous ! intima-t-il sans même faire pivoter son fauteuil, requis par d’urgentes et obscures manipulations.

L’homme en costume noir observa la pièce d’un air morne à la recherche d’une place où s’asseoir. Hélas, les chaises et le canapé étaient encombrés de chaussettes sales et de cartons de pizza. Il aurait bien signalé son indisposition d’un haussement de sourcil sceptique mais Paul ne se retournait toujours pas. Il appuyait frénétiquement sur son clavier et des tableaux chargés de courbes et de chiffres apparaissaient et disparaissaient en un clin d’œil.

Depuis combien de temps n’est-il pas sorti d’ici ? se demanda le croque-mort tout en improvisant une place sur un accoudoir du canapé. En tout cas, suffisamment longtemps pour ne plus souffrir de l’odeur pénétrante de transpiration et de nourriture gâtée. Il semblait même tolérer les cafards qui s’agitaient dans l’obscurité.

– Le concierge n’a pas été impoli j’espère, fit Paul par dessus son épaule.

– Non, non.

– Ne vous formalisez pas. Jean-François est un homme simple qui a eu une vie difficile. On peut lui pardonner son caractère, comment dire, bougon. Surtout avec les gens qu’il ne connaît pas, d’ailleurs. Mais la méfiance n’est-elle pas une exigence de son métier ?

L’invité de Paul se demanda s’il n’était pas tombé dans un traquenard digne des pires faits divers. Son hôte était prompt aux logorrhées et avait l’aspect d’un dépressif : cheveux gras et sales, gestuelle saccadée, short en plein hiver. Ou était-ce le fait que le croque-mort et le concierge partageaient le même prénom qui donnait à ce rendez-vous la couleur d’un rêve étrange sur le point de tourner au cauchemar ?

– Ah ! Puisque nous parlons de métier, dit Paul en se retournant brusquement. Êtes-vous familier avec le deuil numérique ?

– Pardon ?

– Le deuil numérique, vous connaissez ?

– Non, je…

– Ceci n’a aucune importance, mais autant que vous sachiez que tout est arrangé pour moi, à ce niveau. J’ai déjà commandé les faireparts animés qui seront envoyés à mes proches et tous mes réseaux sociaux sont paramétrés pour le jour de mon trépas. J’ai ainsi déterminé qui sera le responsable de ma page Facebook – Noura est prévenue et elle est ravie, qui aura accès à mes Dropbox – elles sont bien rangées et ce ne fût pas une mince affaire, croyez-moi…

Jean-François n’en revenait pas. Quel âge pouvait-il bien avoir ? Trente ans ? Il ne comprenait pas ce qui avait pu bousiller un intellect de façon aussi spectaculaire et bizarre. Plus encore que la préparation de ses obsèques à son âge, son allure ou son discours, c’est la mécanique interne de son hôte qui l’inquiétait, déstructurée et pourtant précise. Elle émanait de son corps turbulent comme les tentacules d’une pieuvre invisible.

-… vous savez, tout le monde fera comme ça d’ici 2050. Vous devriez vous mettre à la page. Mais un instant, je m’égare ! Il me reste une formalité à régler et c’est là que vous intervenez.

Paul s’était arrêté de parler et regardait fixement son invité.

– Quoi ?

– Mon corps, bon sang ! hurla Paul en tapant du plat de la main sur la table basse.

Un truc tomba sur le tapi et le croque-mort réprima un cri de frayeur.

– J’aimerais posséder une boule de cristal qui me permette de vérifier de mes yeux que ma dépouille sera traitée avec égards et selon mes dernières volontés mais je n’en ai pas trouvé qui fonctionne sur Amazon. Regardez, fit-il en ramassant ce qui était tombé. Un jouet ! Pour quinze euros, vous me direz… C’est justement pour ça que j’ai besoin de quelqu’un de confiance, en chair et en os qui plus est, vous comprenez ? Je requiers les services d’un professionnel tel que vous, enfin de votre entreprise. Lionel & fils, c’est ça ? C’est ça !

– Heu..

Sur les écrans derrière Paul, dont il ne distinguait la silhouette qu’au travers du contre-jour cathodique, défilaient les images d’un monde dément. Des soldats de la guerre hybride entraient dans des maisons délabrées, des torrents de boue fumante déferlaient sur un village inconnu, des émeutiers Black Bloc étaient dispersés par des tirs de grenades lacrymogènes, déroulé furieux, hystérique, d’archives vidéo de tous lieux et de toutes époques, Seconde Guerre Mondiale, krach de 29, concert des Stones, Afrique misérable, Europe décadente, Asie frénétique.

– Lorsque tout sera fini, je veux que incinériez mon corps, vous déposerez ensuite mes cendres dans cette capsule – sans cérémonie, hein ! Enfin, vous l’enverrez à l’adresse indiquée.

Paul tendait au croque-mort un cylindre métallique auquel était scotché une note manuscrite.

– C’est important, vous comprenez ? Peu importe ce qu’il arrive, peu importe votre prix, vous devrez faire parvenir mes cendres à cette adresse.

Jean-François allait prendre le cylindre lorsque son cortex reptilien suspendit son geste, comme si une menace implicite venait d’être formulée et qu’il lui fallait fuir, vite. Paul se leva vivement et lui mit le cylindre sur les genoux, son visage à quelques centimètres du sien.

– C’est crucial, vous comprenez ?

C.H.

 

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