Généalogie de la mémoire

CPMes sentiments envers cette maison naviguent entre l’amour et le rejet. Mais autour de moi, les pierres s’en foutent. La cour est restée la même, la pierre a remplacé le bois, mais cela ne change pas le destin des habitants, ce sont quatre maisons qui se font face autour d’une petite cour carrée où depuis toujours les enfants crient et jouent autour d’un tilleul dégarni.

La maxime que m’a laissée mon père tourne en boucle dans ma tête depuis que j’ai décidé de garder la maison.

« Rechercher la vérité est ce qui nous anime, ne pas la trouver est ce qui nous sauve. »

Je crois que mon père a vu en ma mère le plus beau bois qu’il lui fut donné de façonner. En taillant autour du nœud, en le contournant, en le magnifiant. Le nœud de ma mère, c’était la haine. La haine pour les trois maisons en face qui l’avaient chassé de la sienne, de son pays, de sa langue, qui en avaient fait une étrangère à elle-même. En rentrant en Pologne, ma mère n’était plus qu’un nœud plein de haine. Un nœud qui grossissait, sans qu’elle parvienne à trouver dans la vengeance que constituait son retour l’apaisement qu’elle imaginait.

Lorsqu’elle a réussi à faire valoir son droit à habiter dans cette cour caillouteuse et à récupérer sa maison, elle l’a vidée. Entièrement. Elle a mis tout ce que contenait la maison au milieu de la cour, puis elle y a foutu le feu. Je ne sais pas pourquoi elle a fait ça. Ma mère a toujours détesté les pourquoi de mes questions d’enfant. Le cognac y était sans doute pour beaucoup. C’est pour cela que je n’ai jamais aimé jouer aux princes et aux chevaliers. Chez nous, le seul prince s’appelait Hubert de Polignac et étalait son pourpoint rouge et sa gueule de con sur une armée de bouteilles planquées dans toute la maison.

Une fois le brasier éteint, je suppose que ma mère s’est mise en quête de nouveaux meubles, vierges de tout passé, et que c’est comme ça qu’elle a rencontré mon père.

Je ne sais pas grand-chose de ce qu’a fait mon père avant qu’il ne rencontre ma mère. Je connais la légende, le petit village de Bavière d’où personne n’est venu à son enterrement, sa vie de marin, auréolée de mystères et de ports exotiques. J’ai retrouvé dans ses affaires une photo de groupe en noir et blanc, au dos de laquelle il a griffonné un simple « Valparaiso ». Il est entouré d’une dizaine de marins hilares et triomphants comme s’ils venaient de pêcher Moby Dick. A quel point était-il heureux à cette époque, je n’en sais rien, et je ne peux le mesurer simplement à l’aune d’un sourire de virile connivence sur un quai de Valparaiso.

La rencontre entre ces deux solitudes errantes, je n’arrive pas à l’imaginer. Ce que je sais, c’est qu’il lui a fait tous ses meubles. Ils sont là, autour de moi, le vaisselier, la table, le billot de la cuisine. Les a-t-il façonnés en sachant que ce serait aussi les siens ?

J’aime à le croire, j’aime imaginer mon père sculptant le bois le cœur battant, encore plongé dans les yeux de ma mère, extirpant la haine à chaque passage du rabot. Qu’importe, après tout. Ne restent que ces murs, et ces meubles, et l’histoire de ces deux êtres dont je suis issu, mais qui n’est plus la mienne.

Réponse de Mélisande au Sujet 3 de la Session du 4 juillet 2015

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