EMMA

history_may_1962– Alors, docteur, c’est grave ou pas de quoi en mourir ?

– Emma, ne prenez pas ça à la légère. Prenez soin de vous, vous êtes encore jeune.

– Ne vous en faîtes pas, docteur, je les enterrerai tous…

Le docteur Weiner rangeait ses instruments, ce qui l’empêcha d’entendre le murmure qui tenait lieu de réponse et toute la rancœur qui en émanait. L’eut-il entendu, peut-être même y aurait-il perçu de la haine.

Sur le pas de la porte il se retourna et ne put retenir la question.

– Emma, pourquoi êtes-vous revenue ?

Il crut d’abord qu’elle ne lui répondrait pas. Elle sortit de son lit en grimaçant de douleur avant d’attraper une bouteille, deux verres, et de lui faire signe de la rejoindre à la table.

Il n’eut ni la force ni l’envie de commencer son laïus sur les méfaits de l’alcool, il savait qu’avec elle cela ne servirait à rien.

– J’ai mis longtemps à comprendre que je devais rentrer, commença-t-elle.

Après le procès, quand les communistes m’ont mis en prison, j’ai cru que ce pays voulait ma peau, et je sais que vous aussi, docteur, vous avez dû y penser. Le plus douloureux et inconcevable finalement, ce n’était pas la guerre, ni les privations, ni la peur. La peur… Comment aurais-je pu deviner de qui il fallait vraiment avoir peur ? Comment aurais-je pu deviner que la plus grande menace n’était pas les armées du petit moustachu allumé mais les idées qu’il avait mises dans la tête de mes voisins. Szymborski, Nowak, Andrejewski, que des bons Polonais pure souche, qui m’ont dénoncé pour un crime que je n’avais pas commis.

J’ai passé quatre ans dans une prison à Inowroclaw. Je n’ai pas eu à me plaindre, mes geôliers ne m’ont même pas violé, les repas étaient servis à heure régulière. C’était suffisamment confortable pour que je puisse penser à autre chose, à mes voisins de vingt ans en train de récupérer ma maison, de se partager mes biens.

Mon exil ne m’a pas mené très loin, en France, dans un petit village de Bourgogne où là, ironie cruelle, je n’ai jamais cessé d’être une vraie « Polak ».

C’est là que j’ai découvert le cognac, dit-elle en levant malicieusement son verre. Pas n’importe lequel, le prince Hubert de Polignac, le meilleur. Un verre tous les soirs, c’est ce qu’il fallait pour accompagner mon exil intérieur, et entretenir la haine. Tous les soirs pendant dix ans j’avais rendez-vous avec le prince Hubert, et tous les soirs il me disait la même chose. Rentre. Venge-toi. Je ne voulais pas l’écouter. Je n’imaginais pas pouvoir marcher dans ces rues, voir ces gens sourire, je ne voulais plus jamais parler cette langue. Je me disais que si le pays où j’étais née m’avait rejetée, celui que j’avais choisi m’accepterait.

Mon innocence bafouée m’obsédait. Là où je travaillais, les propriétaires avaient quelques bêtes, un poulailler. Le dimanche, je lavais les oies à l’Omo, oui docteur, je les lessivais, je les frottais et je les rinçais à grande eau, jusqu’à ce que leurs plumes soient d’une blancheur immaculée.

Et puis un soir, je ne sais pas pourquoi, j’ai écouté le prince, j’ai enfin compris qu’il disait vrai. La plus belle des vengeances, c’était de rentrer chez moi, dans ma maison, de leur montrer à tous que quoiqu’il arrive, ce pays est aussi le mien, quelque soit l’origine de mon nom.

Voilà, docteur, pourquoi je suis revenue à Lódz.

Réponse de Mélisande au Sujet 2 de la Session du 4 juillet 2015

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