JAN

Untitled– Jan, je n’y arrive pas…

Courbé sur son établi qui ne récoltait pour fruits de son labeur que de grosses gouttes de sueur, le gosse s’escrimait comme un garçon-boucher sur un morceau de barbaque mal dénervé.

– Wilczek, pas comme ça, je t’ai déjà expliqué. N’attaque jamais les nœuds en frontal, contourne-les, esquive-les, joue avec.

– Jan, comment as-tu appris à travailler le bois ?

Jan posa son ciseau et regarda pensivement son apprenti. C’était une vraie question, pas un subterfuge pour échapper à sa tâche, Wilczek était trop avide d’apprendre, mais savoir d’où venait le savoir semblait lui tenir à cœur autant que le savoir lui-même. Et la question avait son importance, dans cette ville pleine d’industries et de gens qui lui venaient d’ailleurs.

– Je suis né bien loin d’ici, commença-t-il, en Bavière, dans les montagnes. Le tableau idyllique : un petit village, un air pur que tu ne respireras jamais ici, le ciel à portée de main, posé sur le sommet des montagnes. L’herbe était grasse et les vaches l’étaient tout autant. A l’heure où je te parle, je suis sûr que la vie continue à s’y dérouler comme quand j’en suis parti, immuable et à l’abri du progrès qui gronde par ici.

Ma famille était riche. J’étais l’aîné d’une fratrie de six, celui qui allait hériter de la ferme et perpétuer la prospérité de la lignée, tandis que mes frères vivraient docilement la vie de second choix que mon père déciderait pour eux, dans l’armée ou l’Eglise, et que mes sœurs se marieraient docilement avec ceux que mon père leur désignerait.

Je ne sais toujours pas pourquoi, mais j’étais différent. La vision du monde que nous proposaient mon père et le curé du village ne me suffisait pas. J’étouffai malgré l’air pur et la beauté des montagnes, et la perspective d’avoir comme seuls horizons jusqu’au tombeau le cul tanguant des vaches et l’écrasante immobilité des sommets me plongeait dans une angoisse qui me réveillait la nuit.

Alors je suis parti, sous les imprécations du curé, les malédictions de mon père et les sanglots de ma mère. Je n’avais qu’une idée en tête : voir les océans, ces territoires inconnus sans terre ferme sous les pieds. Je suis parti vers Hambourg, parce qu’à l’école nous avions appris que c’était le plus grand port d’Allemagne.

Hambourg, Wilczek, c’était bien plus que cela. A plus de cent kilomètres des côtes, Hambourg est pourtant né de la mer, ne vit que pour elle, et lui doit tout, sa liberté et sa richesse. Hambourg est comme une reine sur son trône liquide, ce fleuve arrogant qui se prend pour la mer du Nord.

khgigDe la colline d’Altona, cette forêt de bras métalliques toute entière dédiée à ces monstres indolents dont ils remplissent et traient les flancs sans jamais s’arrêter avait des allures de culte perpétuel aux dieux mer et commerce, un culte qui me paraissait bien plus enviable que les vaines génuflexions que nous imposaient le curé devant le crucifix doré de notre église de montagne.

Quand je ne grimpais pas sur la colline, je trainais sur les docks et suivais les mouettes pour trouver de quoi manger. Les mouettes, les chats, les rats, il y avait toujours une bête pour détecter par-dessus les odeurs d’huile rance et de cordages mouillés celle des cargaisons de poissons encore frétillants.

A force de traîner sur les docks et à poser des questions, j’ai fini par me faire embaucher sur l’un de ces énormes bateaux.

La suite, Wilczek, il me faudrait des semaines pour la raconter, la raconter vraiment. Mais un port reste un port, que ce soit en Allemagne, en Amérique ou en Extrême-Orient. Un port, c’est un endroit que l’on est aussi content d’atteindre que de quitter, un endroit où personne ne reste, et c’était exactement ce qu’il fallait au petit bouseux des montagnes que j’étais.

Et puis un jour, notre bateau est tombé en rade, du côté de Vladivostok. Une avarie sérieuse, et nos mécanos s’arrachaient les cheveux devant la vétusté des pièces de rechange que nous proposaient les Russes. « Niet besser », pas mieux, les mécanos russes secouaient la tête d’un air navré. Bref, petit, je te passe les détails mais on est bien resté deux mois, à attendre l’arrivée des pièces comme d’autres attendent le messie. Et pas question de se saouler toute la journée, le capitaine était impitoyable sur ce sujet et distribuait les soldes au compte-gouttes, c’était le cas de le dire. Pour passer le temps, j’avais commencé à tailler un bout de bois, une vache je me souviens. Un des gars m’observait en rigolant, il s’appelait Willy je crois, mais pour tout le monde il était le Borgne, depuis qu’un tonneau mal arrimé était tombé à ses pieds et l’avait criblé d’esquilles, dont une s’était plantée en plein dans son œil gauche.

C’est lui qui m’a tout appris. « J’ai le compas dans l’œil, tu comprends », expliquait-il en rigolant, persuadé que son habileté et sa précision étaient venues aussi vite que son œil gauche s’en était allé.

On a fini par repartir, et la vie a continué ainsi pendant quelques temps, mais le cœur y était moins, avec cet art de sculpter le bois le Borgne m’avait donné quelque chose qui n’avait pas de nom mais qui me donnait envie de revenir sur la terre ferme. Un jour, de passage à Hambourg, je suis descendue à terre et j’y suis resté, la boucle était bouclée. Dans un rade j’ai entendu des gars parler d’une ville nouvelle, à l’Est, où l’industrie était en plein essor et où le travail ne manquait pas. Je me suis dit, pourquoi pas, ici ou ailleurs…

Voilà, Wilczek, comment je suis arrivé dans cette ville.

Réponse de Mélisande au Sujet 1 de la Session du 4 juillet 2015

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