Sans Femme Ils Oublient d’être des hommes

SFIO_affiche-femmes_1945_DRHortense avait dressé le couvert pour 18h30 comme chaque soir de la semaine. Papa allait très certainement franchir le seuil de la maison d’ici dix minutes et poser sa serviette du ministère sur le guéridon. À 19h00, il nous enjoindra, à Maman, petit Louis, et moi, de nous recueillir et de remercier le Seigneur pour ce repas – repas qui doit beaucoup aux ligues fascistes qui cassent du gréviste et soutiennent le gouvernement contre d’odieuses promesses.

Petit Louis admire notre père et sait déjà qu’il sera militaire. Devrais-je lui révéler que ce destin n’est que la vie ratée de son père, pas la sienne ? Devra-t-il devenir de la chair à canon pour redorer le blason d’un fonctionnaire du ministère de la guerre réformé pour pieds plats et myopie ? Je ne me résous pas à lui voler son enfance. Il n’a que neuf ans, la moitié de mon âge, et depuis sa naissance difficile, on ne cesse de lui répéter qu’il a failli tuer sa mère. Comment pourrait-il être responsable d’une maladresse de son géniteur ?

Malgré le poêle et les plaids sur nos jambes, nous avons froid dans la maison. Dehors, il gèle à fendre les pierres. Marguerite, la blanchisseuse de la rue du Temple, affirme que des piquets de grève sont morts de froid tandis que mon père organisait le ravitaillement de la troupe, bien au chaud dans son ministère.

« La République n’a rien à gagner au désordre. Le bon peuple de France, non plus ! Les rouges ne sont qu’un ramassis de métèques dont la Nation n’a que faire ! »

Et c’est à cet homme d’un autre temps, soutenu en toutes circonstances par sa femme, ma mère, capable de décréter qu’elle n’aime plus le poisson après les émeutes de Brest de cet été ou de menacer Hortense de ses huit jours si elle persiste à parler avec l’Italien du marché, c’est à ce tyran que je vais annoncer mon inscription à la SFIO. Il y a encore peu de jeunes et encore moins de jeunes femmes ! Et surtout, ceux que j’ai rencontré au petit café de la station Louis Blanc en quittant l’étude de maître Ouvrard cinq minutes avant l’heure pour ne pas être en retard à ce premier rendez-vous, ces gars-là sont prêts à changer le monde ! C’est Laurent, de l’étude, qui m’a convaincu. « Tu ne vas tout de même pas finir vieille fille dans cette étude qui pue le réactionnaire ! Pas une augmentation en trois ans ! Des semaines de cinquante cinq heures et plus ! Et maintenant Laval qui nous prend 10% d’un salaire de misère !» Je sais bien ce qu’il a en tête et tout ce qu’il dit n’est pas faux mais il n’a aucune idée de ce que c’est qu’être une jeune femme de dix-huit ans, même pas majeure, qui ne peut rien faire sans la signature de son père. D’autant plus si elle a refusé le poste qu’il lui offrait au ministère. Ma mère, au bord de l’évanouissement pour lui complaire, va encore demander à Hortense de lui apporter ses sels. Ils vont se regarder tous les deux, interloqués, se demander ce qu’ils ont fait au bon Dieu pour mériter une telle descendance.

La porte a claqué, puis la serviette sur le guéridon perçue comme un écho de la porte refermée, et le parquet a grincé jusqu’à la chambre de petit Louis qui doit être en train de lui remettre son rapport d’activité de la journée. Ma mère de son côté est certainement occupée à se composer une allure enjouée, radieuse de s’être ainsi enquiquinée toute la journée à guetter le retour de l’époux, l’homme à la serviette ministérielle qui atteste d’un salaire bourgeois mais lâche généreusement quinze francs par semaine à Hortense, notre bonne vieille normande qui trouve encore le ressort de remercier.

Moi aussi, je me suis composée une allure. J’ai essayé de me vieillir, de me durcir mais, sans maquillage, réservé paraît-il aux « cocottes de la rue Saint-Denis », c’est difficile. J’ai tiré mes cheveux en arrière et les ai attachés, c’est déjà mieux, moins avenant. Ma bouche un peu molle est, pour ainsi dire, à l’ombre de mon front haut et têtu. Quelques essais de voix ne sont guère concluants mais je subodore que rien ne le sera.

Sept heures a sonné sans que l’on cherche à me voir. Assise au bord de mon petit lit de jeune fille, je répétais mon laïus en laissant sciemment passer l’heure du bénédicité. J’entendais bien ma voix chevroter et espérais que demain il en irait autrement. Ce sera ma première réunion de l’Internationale Ouvrière qui me propose une place de permanente en tant que rédactrice-dactylographe, à moi, une jeune femme mineure ! Ce sont de vrais progressistes ! Et je vais voir Léon Blum!

Lorsque je suis entrée dans la salle à manger, les poings sur les hanches, la pendule affichait sept heures passées de cinq minutes, ce qui constituait un acte de rébellion caractérisée et donc inacceptable. Mes parents me dévisageaient avec un mélange de dégoût et d’incrédulité encore renforcé par mon attitude, debout et silencieuse, à trois mètres de la table.

« Papa, maman, petit Louis, j’ai une annonce à vous faire… »

Les mines s’allongèrent aussitôt à la perspective d’une catastrophe. Que pourrait-il bien arriver à une jeune femme si ce n’est de tomber enceinte ? Cette expression !

« Je suis adhérente de la SFIO. J’ai juste besoin que tu signes l’autorisation, Papa… Dans l’intérêt de la France comme tu me l’as toujours enseigné. »

Ma mère a donc réclamé ses sels à Hortense, les bajoues et triple menton de mon père ont tressauté en visitant une intéressante gamme de rouges, de gris, un peu de vert aussi, soit une certaine effervescence mutique qui ravagea la maison quelques secondes. Une chape de plomb, un mur d’incompréhension venait de s’abattre sur la famille faute de fondations saines. Mon père s’est levé, non sans vaciller mais très solennel, et m’a fixé de ses petits yeux noirs habités par une fièvre nauséeuse.

« Marie-Caroline… Que Dieu, ta mère et ton frère, m’en soient témoins, il n’y aura pas de rouge sous ce toit !

– Oh, mon Dieu !, s’écria ma mère sans oser me regarder.

– C’est quoi les rouges ?, demanda petit Louis. »

Je suis allée jusqu’à lui et l’ai embrassé sur le front, retrouvant au passage son odeur de bébé, ce qui en dit long sur mon émotion à cet instant.

« Ne t’inquiète pas. Tout va bien se passer. On s’occupe de tout… »

Et, tellement heureuse de ne rien emporter de cette vie, je suis sortie sans me retourner.

William Blake / Décembre 1935

Réponse d’Olivier au Sujet 1 de la Session du 17 juin 2015

 

Ce contenu a été publié dans Auteurs, Olivier. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *